Julie Paquin. (Photo gracieuseté : Autorité des marchés financiers.) alternate text for this image
Julie Paquin. (Photo gracieuseté : Autorité des marchés financiers.)

Pour lancer la 13e édition de la journée d’éducation financière, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a fait le bilan de sa stratégie québécoise en éducation financière (SQEF) et dévoilé les grandes lignes de son nouveau plan d’action, le 5 mai dernier à HEC Montréal. Des conférenciers ont aussi donné le pouls de l’anxiété financière de la société québécoise et son niveau de littératie financière.

Julie Paquin, directrice de l’éducation financière, a d’abord mis en lumière la mobilisation autour de l’éducation financière orchestrée par leur dernier plan d’action, avec la participation de 55 partenaires et 25 relayeurs. « Les relayeurs jouent un rôle essentiel en permettant de rejoindre des publics autrement difficiles d’accès. »  Au total, 141 activités auront été réalisées et plus de 38 organisations ont contribué au bilan.

Elle a rappelé au parterre d’invités que trois indicateurs avaient été utilisés pour mesurer les retombées de leur plan d’action : les engagements, les interactions et les expositions. « Les engagements, qui reflètent une participation active, ont connu une forte hausse, notamment grâce au parcours de la retraite de Retraite Québec qui a rejoint plus de 600 000 visiteurs uniques. » Elle a expliqué que les interactions (comme les clics sur un site de sensibilisation) ont doublé, tandis que les expositions (mesurées en impressions) ont été multipliées par plus de cinq, portées par des campagnes menées par plusieurs partenaires (Banque Nationale et Office de la protection du consommateur).

Leurs actions ont permis, selon la directrice, de rejoindre divers publics, dont les jeunes, le grand public, les investisseurs et les personnes vulnérables. « Si la fraude était un enjeu central auparavant, les questions liées à la retraite ont pris davantage d’importance », a-t-elle conclu.

Nouveau plan d’action 2026-2030

« Si le dernier plan d’action avait beaucoup de valeur, on travaillait un peu comme dans une course de relais : nous avions des objectifs partagés, mais chacun menait ses actions de manière parallèle », a expliqué Julie Paquin, soulignant que ce qui est ressorti de leurs travaux, c’est la nécessité de travailler davantage comme une équipe sportive. « L’analogie avec le hockey est d’ailleurs tout à fait d’actualité ! »

La directrice de l’éducation financière a précisé que le nouveau plan d’action se déploiera sur quatre ans (plutôt que deux pour le précédent), et reposera sur deux axes principaux : « aligner les priorités pour accroître la portée des actions et renforcer la capacité d’intervention en mutualisant les ressources ». « L’ambition est de mieux rejoindre les citoyens et de les aider à faire des choix financiers éclairés.»

Elle a aussi rappelé que l’accessibilité des contenus demeurera au cœur des priorités, avec une adaptation aux niveaux de littératie financière et numérique (et enjeux liés à l’intelligence artificielle), ainsi que l’utilisation de formats simples et familiers. « Nous souhaitons rendre le contenu d’éducation financière plus accessible. Le développement de la pensée critique est également essentiel pour permettre aux citoyens de naviguer dans un environnement financier complexe. »

Parmi les priorités émergentes, a expliqué la directrice, figurent la littératie numérique, l’intelligence artificielle (IA) et la prévention de la fraude. Une plateforme numérique commune sera également mise en place pour centraliser les contenus. « Les jeunes et les personnes vulnérables demeurent des publics cibles. »

Anxiété financière en hausse

Tasha Lackman, présidente-directrice générale de Centraide du Grand Montréal, a rappelé dans son intervention le rôle de son organisation, qui soutient un réseau d’environ 375 organismes dans le Grand Montréal et œuvre auprès de populations en situation de vulnérabilité.

Elle a souligné la collaboration que son organisme poursuit avec la firme de sondage Léger afin de mesurer l’anxiété financière des Québécois. « Nous en sommes maintenant à notre quatrième sondage, dont les résultats seront publiés au début du mois de juin, mais je peux vous en partager quelques éléments en primeur. »

Les résultats sont préoccupants selon Tasha Lackman. « Environ 86 % des Québécoises et Québécois vivent de l’anxiété financière à divers degrés. Autrement dit, cela touche presque tout le monde, bien que de manière inégale. Près de 48 % des répondants vivent une anxiété financière modérée à élevée. » Elle constate une situation qui se détériore en comparant les résultats actuels avec les premiers coups de sonde.

Elle évoque aussi un lien de causalité entre littératie financière et anxiété. « Parmi les personnes ayant une faible littératie financière, 62 % vivent de l’anxiété financière, comparativement à 32 % chez celles ayant une meilleure compréhension. »

Tasha Lackman observe que les résultats montrent que certains groupes plus vulnérables sont davantage touchés : les nouveaux arrivants, les familles monoparentales, les personnes sans emploi, les personnes racisées, les locataires ou encore les personnes à faible revenu.

Un autre résultat illustre, selon la PDG de Centraide du Grand Montréal, la vulnérabilité des individus, soit l’absence de marge de manœuvre financière. « 45 % des répondants affirment qu’en cas de perte de revenu ou de dépense imprévue de 500 à 1 000 dollars, ils disposeraient de moins d’un mois de réserve. Cela signifie qu’une grande partie de la population n’a ni épargne ni filet de sécurité et devrait s’endetter. »

Elle rappelle que l’insécurité alimentaire demeure un bon indicateur de l’anxiété financière qui sévit, particulièrement à Montréal. « Environ une personne sur cinq en souffre. 32 % des répondants ont déclaré avoir vécu de l’insécurité alimentaire au cours des six derniers mois. »

L’anxiété financière ne doit pas être vue uniquement comme un indicateur de stress, selon Tasha Lackman, mais comme un reflet de la société. « Il s’agit d’un enjeu systémique. » Si elle juge le portrait préoccupant, elle soutient qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. « C’est un signal qui nous invite à mieux comprendre, à mieux nous outiller et à agir ensemble. »

Évolution de la littératie financière au Québec

Thierry Roy, responsable de la recherche à la direction de la statistique et de l’analyse quantitative de Retraite Québec, a fait le point sur les travaux en cours du comité de recherche mis en place dans le cadre du plan d’action 2024-2026, et qui a comme objectif de brosser un portrait global de l’évolution de la littératie financière des Québécois.

Le chercheur a fait remarquer que les partenaires de la SQEF n’avaient pas encore un portrait complet de la situation. « L’idée, c’est de mieux comprendre les connaissances, les compétences et la motivation de la population afin de mieux adapter les initiatives d’éducation financière. »

Le chercheur a rappelé que les travaux menés à ce jour — et dont les résultats seront connus à l’automne prochain — ont consisté à analyser un vaste corpus d’études scientifiques et de sondages produits entre 2010 à 2025 au Québec et au Canada.

Chaque étude prise individuellement éclaire partiellement la réalité, selon le chercheur, qui souligne qu’une telle étude plus large améliorera la compréhension globale. « Pris séparément, les données restent descriptives et expliquent peu les causes. Par exemple, des écarts entre hommes et femmes ou entre groupes socioéconomiques sont observés, sans qu’on puisse en comprendre les mécanismes. »

Thierry Roy a rappelé que la littératie financière est définie comme un « ensemble de connaissances, de compétences et d’attitudes permettant d’atteindre le bien-être financier. »  Ces connaissances sont mesurées à l’aide de ce qu’il appelle le « Big 3 », soit trois questions sur l’inflation, la diversification et les intérêts composés.

« Au Canada, en 2025, environ 51 % des gens répondent correctement aux trois questions. Les résultats varient : 64 % pour la diversification, 75 % pour l’inflation, 85 % pour les intérêts composés. »

Quant aux compétences, le chercheur de Retraite Québec les regroupe en cinq dimensions : chercher l’information, prendre des décisions éclairées, gérer ses finances, contrôler ses dépenses et reconnaître les risques. « Une personne compétente n’a pas besoin d’être experte, mais doit savoir s’informer et agir de façon réfléchie. » Les attitudes, qui sont davantage liées à la sociologie et à la psychologie, englobent quant à elles des dimensions comme la confiance, l’anxiété ou la motivation.

Le chercheur laisse pressentir un portrait mettant en relief un écart entre les perceptions et les comportements réels. « Par exemple, si la majorité affirme planifier sa retraite, seulement 52 % le font réellement. » Il observe aussi quelques limites importantes. « 30 % des Québécois ne sont pas à l’aise de faire leurs impôts, et 42 % des 45 ans et plus manquent de connaissances pour planifier leur retraite. »

Tout comme l’intervenante de Centraide, le chercheur observe des inégalités persistantes, surtout chez les personnes moins scolarisées, à plus faible revenu ou nées à l’étranger.