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Vital Proulx et Stéphane Corriveau. photo gracieuseté.

C’est sous le ciel de la métropole, sur la terrasse Ciel Ouvert, située sur l’esplanade de la Place Ville-Marie, qu’une partie du gratin de la finance québécoise s’est rassemblée le 9 juin pour célébrer le 10e anniversaire du Programme des gestionnaires en émergence du Québec (PGEQ). Dix ans après sa création sous l’impulsion de Finance Montréal, l’ambiance était autant à la fête qu’au bilan pour cet incubateur unique au Canada, devenu en une décennie la rampe de lancement du talent financier québécois.

En amont des festivités, Finance et Investissement s’est entretenu avec Caroline Bergeron, directrice principale ESG et solutions d’impact et cheffe du développement des affaires Canada, chez Innocap, firme technologique et financière spécialisée dans la gestion de structures d’investissement et la gestion des risques. C’est Innocap qui est responsable du volet technique et opérationnel du PGEQ.

Présente depuis les touts débuts, Caroline Bergeron supervise l’ensemble du groupe qui chapeaute le volet investissement du PGEQ et la création de nouveaux projets. Elle a rappelé la genèse du programme, dont l’idée initiale est venue de Vital Proulx (Priori-T Capital) et de Stéphane Corriveau (AlphaFixe) [qualifiés de « pères fondateurs »] lors d’un chantier sur l’entrepreneuriat organisé par Finance Montréal.

Les deux ont d’ailleurs rappelé au parterre d’invités que l’idée était en somme de « redonner au suivant en contribuant à la création d’une initiative qui allait offrir aux nouvelles firmes de gestion québécoises l’occasion de démontrer leur savoir-faire. »

« Ils cherchaient un moyen de connecter les investisseurs institutionnels avec les gestionnaires de portefeuille émergents », explique Caroline Bergeron. Cette dernière soutient qu’à l’époque l’un des objectifs était aussi de freiner la fuite des capitaux (et des cerveaux) vers Toronto ou New York en offrant aux talents locaux une structure crédible pour obtenir des mandats d’investisseurs d’ici.

« Une fois le concept établi, ils ont sollicité Innocap pour concevoir, structurer et opérer la plateforme, compte tenu de notre expertise auprès des investisseurs institutionnels. » Innocap agit donc comme le bras technique et opérationnel de tout le programme depuis le jour un. « On assure la gestion de portefeuille et la direction des opérations du fonds, puis délègue les activités de gestion aux 12 gestionnaires émergents actuellement actifs sur la plateforme. ».

Une décennie de résultats probants

Le PGEQ, seul programme du genre au Canada, a aujourd’hui dépassé les 600 millions $ d’actifs sous gestion. « Nous sommes très fiers du chemin parcouru, surtout que nous avons commencé avec 250 millions », souligne la directrice qui évoque aussi une croissance moyenne des actifs de plus de 225 % pour les firmes après leur sélection.

Elle précise qu’ils entendent poursuivre cette croissance, laquelle a eu droit à un sérieux coup de pouce de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). En 2023 celle-ci a annoncé un engagement à injecter entre 50 et 100 millions de dollars (M$) par année sur une période de cinq ans, ce qui représente un apport additionnel total de 250 à 500 millions de dollars dans le PGEQ.

Caroline Bergeron préfère éviter d’utiliser les mots « soutenir ou supporter » quand il est question de l’apport de leurs partenaires. « Au fond il ne s’agit pas de charité, ce sont de réels investissements basés sur la performance et la compétence de ces gestionnaires. » Elle reconnaît cependant que l’engagement de la Caisse a été capital. « Il a permis d’institutionnaliser le programme et de l’amener à un autre niveau. »

Odrée Ducharme, présidente du conseil d’administration du PGEQ, et première directrice, stratégie et exécution, Fonds d’investissement et gestion externe, à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), évoque un bilan éclatant du programme : « 26 gestionnaires ont été propulsés grâce au PGEQ, ce n’est pas rien. »  Le programme a aussi permis, selon elle, de lancer une grande variété de stratégies, « tant des stratégies traditionnelles et fondamentales d’actions et d’obligations que des stratégies alternatives, de crédit opportuniste, long/court actions et quantitatives. »

Quant au renouvellement de l’engagement financier (jusqu’à 500 M$) de la Caisse dans cette pépinière de talents locaux, la présidente du C.A. affirme que son organisation a fait, il y a trois ans, le constat que — malgré de très belles avancées —, elle souhaitait voir le programme « aller au prochain niveau et intégrer les meilleures pratiques de programmes de gestionnaires émergents que l’on voit dans le monde. »

« On voulait renforcer la gouvernance, avec un C.A. composé de profils diversifiés (entrepreneurs, investisseurs, experts de l’industrie), des comités d’investissement resserrés et composés d’une majorité d’investisseurs, mais aussi un meilleur alignement des intérêts avec les gestionnaires », a expliqué la première directrice à la CDPQ. Selon elle, des mandats d’au moins 50 M$ aux gestionnaires leur permettraient de s’approcher plus rapidement d’une taille minimale pour intéresser les investisseurs institutionnels.

« En donnant des mandats à des gestionnaires émergents, on souhaite agir comme un catalyseur de la croissance, de l’innovation, ce qui se traduira par des rendements pour les investisseurs. »

Outre la Caisse, l’engagement des autres grands allocateurs, comme le Fonds de solidarité FTQ et Fondaction, « trois investisseurs qui soutiennent le PGEQ depuis ses débuts », se porte fort bien selon Caroline Bergeron. « Presque tous nos investisseurs d’origine sont encore actifs autour de la table. Ils investissent leurs capitaux, mais accordent aussi beaucoup de temps. »

L’angle ESG

Pour pallier l’absence d’équipes dédiées aux critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) au sein des petites firmes, Innocap déploie un accompagnement structuré. « Notre organisation perçoit son implication au sein du PGEQ non seulement comme un investissement financier, mais également comme le vecteur d’un impact social direct sur l’écosystème local de la gestion d’actifs au Québec », explique Caroline Bergeron. Son équipe réalise ainsi une revue ESG approfondie auprès de chaque firme du protocole PGEQ.

« Un volet ESG est systématiquement intégré à nos appels de suivi opérationnel et d’investissement. Les petites structures se révèlent souvent agiles et innovantes ; elles intègrent parfois ces processus plus rapidement que de grandes organisations. »

Leur équipe optimise aussi l’accès aux pratiques de finance durable grâce à la mutualisation des ressources. « Une collaboration clé avec la firme d’engagement actionnarial Aequo a permis de répartir collectivement les honoraires professionnels entre toutes les entités du PGEQ ». Ce levier financier offre à chaque gestionnaire la capacité concrète de « mener des actions d’engagement actionnarial auprès des entreprises qu’elles détiennent », une démarche d’envergure qui, selon la directrice principale, s’avèrerait autrement financièrement inaccessible pour une petite firme de gestion isolée.

Firme Nymbus : une belle réussite

L’une des belles histoires de réussite du PGEQ est celle de Nymbus, qui s’apprête à graduer du programme, aux dires de Caroline Bergeron et de plusieurs autres intervenants. « C’était une toute petite firme à leurs débuts au PGEQ, et nous les avons vus évoluer, faire des acquisitions, embaucher et développer de nouveaux produits jusqu’à devenir un joueur établi au Québec. »

Gabriel Cefalconi, co-fondateur (avec Marc Rivet) et chef des placements chez Nymbus, parle maintenant d’un « Nymbus 2.0 », soit d’un avant et d’un après PGEQ. « Le programme a tout changé pour nous. Après un processus de près de deux ans, nous avons décroché notre premier mandat institutionnel externe de 25 millions de dollars au début de l’année 2019. C’est ce mandat qui a ouvert les vannes et propulsé la croissance de la firme. »

L’histoire de cette firme est née en 2014 sous la forme d’un projet de recherche. « L’objectif était de systématiser le processus de gestion en revenu fixe en y intégrant des modules d’intelligence artificielle », a rappelé Gabriel Cefalconi. Les trois premières années ont été financièrement difficiles pour la firme puisqu’elle gérait uniquement son propre capital interne ainsi que celui de quelques clients privés.

« Même si nous pensions être bien organisés, le programme nous a poussés à formaliser et documenter rigoureusement l’ensemble de nos procédures de conformité légale, opérationnelle, informatique et de cybersécurité. »

Le PGEQ leur a apporté ce précieux « sceau d’approbation » opérationnel. « En finance, l’investissement repose sur une relation de confiance, souligne le chef des placements chez Nymbus. Notre approche est très technique : nous sommes d’abord perçus comme une firme de technologie appliquée à la finance, où les décisions de portefeuille sont prises par des systèmes informatiques et non par des humains. Il fallait donc bâtir une confiance envers nos systèmes. »

De 1 million à 1,7 milliards d’actifs sous gestion

Avant leur premier mandat en 2019, Nymbus gérait entre 1 et 10 M$. Après l’impulsion initiale du PGEQ, la firme a réalisé une acquisition qui a gonflé ses actifs sous gestion à 200 M$. « Le bouche-à-oreille et la solidité de nos performances — qui se situent dans le premier quartile au Canada — ont ensuite accéléré les discussions directes. »

Ils ont par la suite obtenu des mandats directs avec des institutions publiques (comme le fonds de la FMOQ [Fédération des médecins omnipraticiens du Québec] et le fonds d’action Bâtirente). Aujourd’hui, la firme gère environ 1,7 milliard de dollars et leur équipe est passée de 2 à 16 personnes. En février 2026, Nymbus a remporté la catégorie Sociétés de gestion indépendante lors du Top des leaders de l’industrie financière organisé par Finance et Investissement.

Le PGEQ a créé un écosystème unique selon Gabriel Cefalconi. « En combinant le PGEQ (côté investisseurs) et le Conseil des gestionnaires en émergence (CGE, côté formation et mentorat), les gestionnaires apprennent non seulement à faire de la gestion de portefeuille, mais aussi à devenir de bons entrepreneurs. »