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Photo : Gracieuseté CFA Montréal.

Une foule record de plus de 850 participants a assisté le 11 juin dernier, au Palais des Congrès, à la soirée annuelle des prévisions. CFA Montréal avait convié ses membres à venir entendre deux experts de renom : Sébastien Page, co-chef investissements mondiaux et chef des placements chez T. Rowe Price Group, et Adam L. Berger, directeur général principal, stratège multi-actifs et gestionnaire de portefeuille chez Wellington Management. Le panel était animé par Kristina Partsinevelos, journaliste à CNBC.

Sébastien Page a rappelé que nous traversions une période charnière de l’histoire des marchés financiers, marquée par le plus grand choc d’approvisionnement en pétrole de l’histoire, la plus forte hausse mensuelle des prix jamais enregistrée, ainsi que le deuxième plus grand choc sur le commerce des engrais depuis le début du conflit en Ukraine. Parallèlement — et ironiquement — a-t-il fait remarquer, les marchés atteignent des sommets historiques et les dépenses en intelligence artificielle (IA) sont massives. « C’est un moment critique, et si j’avais à faire un Elevator Pitch à quelqu’un, je lui dirais simplement : restez investi, restez diversifié, mais surtout, protégez-vous contre le risque d’inflation. »

Le marché fait preuve d’un optimisme aveugle selon le stratège de chez T. Rowe Price Group. Il est d’avis qu’au cours des six à douze prochains mois, les obligations du Trésor vont peiner à remplir leur rôle traditionnel de diversification. « Je ne suggère pas de liquider vos bons du Trésor, mais d’intégrer des couvertures alternatives. » Il fait remarquer qu’en dépit de la plus grande perturbation historique de l’offre de pétrole, le marché évalue le coût de la protection contre l’inflation à moins de 3 % pour l’an prochain. « Si l’on annualise les trois derniers rapports de l’indice des prix à la consommation (IPC) on obtient un taux de 8 %. On sous-estime grandement le risque inflationniste. »

Adam L. Berger aborde cet exercice de prévisions financières avec humilité. « En matière d’allocation d’actifs, il faut construire un portefeuille capable de résister à un large éventail de scénarios, souvent en calibrant nos décisions autour d’un portefeuille de référence et d’un budget de risque bien défini. »

En analysant l’essor actuel de l’IA, il écarte toutefois l’idée d’une réplique de la bulle technologique des années 1990. Si les quatre mots les plus dangereux en finance demeurent « Cette fois, c’est différent », il souligne dans ce cas-ci une nuance majeure : contrairement aux jeunes pousses spéculatives de l’an 2000, les géants de la tech — malgré des valorisations « élevées » — « s’appuient sur des bénéfices et des flux de trésorerie bien réels. »

Le stratège de chez Wellington identifie deux domaines où la dynamique est inédite et où l’on assiste à des changements de paradigme. Le premier concerne la démocratisation des actifs privés, des investissements alternatifs autrefois réservés à l’élite, qui « sont devenus une composante courante des portefeuilles, tant pour les institutions que pour les particuliers. »

L’autre changement: la fin de l’ère post-crise financière mondiale. « Nous sortons d’une longue période caractérisée par une croissance moribonde et une inflation quasi inexistante. Le monde d’aujourd’hui répond à des règles différentes, et nos portefeuilles doivent refléter cette nouvelle réalité. »

Pour conclure son introduction, l’expert a utilisé une métaphore musicale en comparant le portefeuille traditionnel 60/40 (actions/obligations) à un chef-d’œuvre du passé. Si cette répartition classique a très bien fonctionné par le passé, l’apparition d’une inflation plus structurelle change la donne selon lui. « On doit regarder au-delà de la simple répartition traditionnelle entre actions et obligations pour bâtir un portefeuille robuste pour le long terme. »

L’économie « en K »

La modératrice Kristina Partsinevelos a interrogé les experts sur le phénomène de l’économie en K qui met en lumière une croissance à deux vitesses, une situation où les chiffres globaux crient « victoire » alors qu’une large partie de la population crie « misère ».

Bien que leurs équipes suivent de près cette dichotomie et qu’ils observent un ralentissement marqué de certains segments de la consommation courante, Adam Berger rejette l’idée d’une contraction généralisée de l’économie. « Le marché de l’emploi reste solide, la perception de la situation économique par les consommateurs est certes morose, mais leurs comportements d’achat réels ne traduisent pas d’effondrement. »

Sébastien Page soutient comme lui que les classes populaires souffrent de la hausse des carburants et s’endettent via le crédit, mais que l’économie globale conserve un momentum positif, car cette résilience est alimentée par les classes aisées qui ont profité de la performance historique de leurs portefeuilles boursiers. « Aux États-Unis, les 50 % des ménages aux revenus les plus élevés génèrent 80 % de la consommation globale, et les 10 % supérieurs en représentent à eux seuls 40 %. »

Exceptionnalisme américain

L’animatrice a fait remarquer aux panélistes que les actions internationales avaient surperformé le marché américain de près de 15% l’an dernier, le plus grand écart constaté en trois décennies. « Serait-ce le début de la fin de l’exceptionnalisme américain ? »

Adam Berger croit qu’une grande partie de cet écart de performance était liée aux fluctuations de la devise et à la faiblesse du dollar. Concernant l’exceptionnalisme américain, il est d’avis que deux réalités à première vue contradictoires coexistent.

« D’un côté, cet exceptionnalisme reste intact dans le domaine technologique, où l’innovation américaine continue de dicter le rythme de la croissance économique globale. »

D’un autre côté, le stratège de chez Wellington évoque une dynamique d’instabilité sur le plan géopolitique. « La perception des États-Unis par leurs partenaires internationaux évolue. Le pays est parfois perçu comme un allié moins prévisible. »

Détenteur de la double nationalité (Canadienne et Américaine), Sébastien Page a préféré opter pour la réponse consensuelle qu’il avait offerte sur Bloomberg radio lorsque questionné sur les négociations tarifaires entre le Canada et les États-Unis. « J’avais platement évoqué le souhait que les deux parties négocient de bonne foi. »

Pour Adam Berger, cette reconfiguration des alliances pousse peut-être certains investisseurs internationaux, qui conservaient traditionnellement des avoirs en dollars sans couverture, à réévaluer leur stratégie de change. »  À long terme, a expliqué Berger, même si les actions sont fondamentalement guidées par les résultats des entreprises plutôt que par les devises, cette dynamique monétaire jouera un rôle central.

Préférence aux actions malgré une chute possible du Nasdaq

Sébastien Page croit que pour que les obligations du Trésor surperforment significativement, il faudrait un choc de croissance majeur ou une récession sévère. Ce qui n’est pas dans leurs cartons, même s’il observe les prémisses d’un ralentissement économique lié aux chocs successifs sur le pétrole, l’inflation et les taux d’intérêt. « Mais une récession brutale ne constitue pas mon scénario central. »

Sur un horizon de trois ans, il estime cependant à 50% les chances de voir le Nasdaq chuter de 20 à 30 %. « Sans dire que cela va arriver à coup sûr dans trois ans, nous observons néanmoins une certaine fragilité dans le système avec l’IA. »

Adam Berger maintient une préférence pour les actions pour l’année à venir. « Le contexte fondamental des entreprises américaines reste solide et les perspectives de bénéfices sont bien réelles. » Selon lui, le marché pourrait tout à fait surprendre à la hausse si les introductions en bourse se maintiennent et que de nouveaux capitaux affluent.

Le principal facteur de risque que les investisseurs ne prennent pas suffisamment en compte, selon Berger, est la possibilité d’une inflation structurelle plus durable à moyen terme. Il juge que celle-ci n’est pas encore totalement intégrée dans la construction des portefeuilles.

Sébastien Page a conclu quant à lui en mettant en garde contre le risque de liquidité, car de nombreux investisseurs ont augmenté ces dernières années leur allocation vers des produits semi-liquides ou illiquides, séduits par les performances des marchés privés. « Imaginez qu’une pièce soit en feu et que tout le monde se précipite vers l’unique porte de sortie. La spécificité des marchés financiers est que, pour pouvoir franchir cette porte et sortir de la pièce, vous devez impérativement trouver quelqu’un à l’extérieur qui accepte de prendre votre place à l’intérieur. »