Les prévisions étaient claires en début d’année : les dépenses massives consacrées à l’intelligence artificielle (IA) allaient soutenir les valorisations boursières et ouvrir la voie à une nouvelle vague de gains de productivité. Jusqu’à présent, ce scénario s’est largement confirmé, même si les tensions au Moyen-Orient ont perturbé les marchés de l’énergie et ravivé les inquiétudes liées à l’inflation.
La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, le 2 mars, à la suite de frappes militaires américaines et israéliennes, aurait retranché de 13 à 14 millions de barils de pétrole par jour de l’offre mondiale, selon les Perspectives des marchés à mi-parcours 2026 de Ninepoint Partners. Même en tenant compte des réserves stratégiques et des itinéraires alternatifs, le gestionnaire estime que l’économie mondiale fait toujours face à un déficit quotidien d’environ 5,7 millions de barils.
« Malgré l’ampleur de cette crise énergétique, les grands indices, comme le S&P 500, demeurent près de leurs sommets historiques », indique le rapport. Ninepoint attribue cette résilience à deux facteurs : des discours politiques qui alimentent régulièrement l’espoir d’un règlement imminent du conflit et l’incapacité des marchés à intégrer pleinement les conséquences de la crise tant que les pénuries physiques ne deviennent pas évidentes.
Quelle que soit l’explication, les investisseurs ont gardé le cap au premier semestre. Au 30 juin, l’indice composé S&P/TSX affichait un gain de 9,7 %, tandis que le S&P 500, le Dow Jones Industrial Average et le Nasdaq progressaient respectivement de 9,5 %, 8,9 % et 12,8 %.
« Les bénéfices des entreprises demeurent solides. Ils ont même été exceptionnellement bons au dernier trimestre. Les perspectives bénéficiaires sont très favorables », affirme Jonathan Lo, gestionnaire de portefeuille spécialisé en actions mondiales chez Ninepoint Partners.
Un marché haussier encore jeune
Jonathan Lo rejette l’idée selon laquelle les marchés évolueraient actuellement dans une bulle spéculative. Avec Samarjit Mitter, gestionnaire principal et cogestionnaire du Ninepoint Global Select Fund, il estime que le cycle haussier est encore loin d’être terminé.
« Les valorisations sont loin de ce que nous considérerions comme un territoire de bulle, affirme-t-il. Le ratio cours-bénéfices prévisionnel du S&P 500 tourne actuellement autour de 20. Ce n’est pas excessif. Le marché continue de progresser malgré les inquiétudes, mais il repose encore sur des bases solides. »
Les plus grandes sociétés technologiques devraient investir près de 750 milliards de dollars américains (G$ US) cette année, principalement dans les infrastructures liées à l’IA.
« Cela représente environ 2,5 % du PIB américain. Nous sommes encore au milieu du cycle. Nous sommes loin de la fin du marché haussier », soutient-il.
L’or et les cryptomonnaies
L’or a toutefois suivi une trajectoire différente. Vendredi, l’once se négociait autour de 4 175 $ US, bien en dessous de son sommet d’environ 5 600 $ US atteint en janvier.
Selon Ninepoint, cette correction a poussé les investisseurs spéculatifs à quitter le marché et permis au métal jaune de retrouver son rôle traditionnel de valeur refuge dans un contexte économique plus incertain.
Le gestionnaire estime également que les sociétés minières aurifères se négocient actuellement à des valorisations attrayantes par rapport à leurs moyennes historiques et voit dans le récent recul une occasion d’achat.
Les cryptomonnaies ont également perdu du terrain. Depuis le début de l’année, le bitcoin et l’éther reculent respectivement d’environ 33 % et 47 %, dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et les inquiétudes entourant notamment le crédit privé.
Pour Ninepoint, cette faiblesse représente toutefois « l’une des plus importantes occasions d’investissement du cycle ». Le gestionnaire invite les investisseurs à regarder au-delà des fluctuations de prix à court terme pour s’intéresser au développement des infrastructures liées aux actifs numériques.
« Le monde a enfin trouvé la première véritable application incontournable des cryptomonnaies : les stablecoins », souligne le rapport.
La capitalisation mondiale des stablecoins dépasse maintenant 310 G$ US, ce qui en fait l’un des segments les plus dynamiques de l’écosystème des actifs numériques. Il y a cinq ans, ce marché représentait environ le tiers de cette valeur.
Au fil de cette période, les stablecoins sont passés du statut d’outil principalement utilisé pour le commerce des cryptomonnaies à celui d’infrastructure de paiement et de règlement capable de traiter plus de 34 billions de dollars américains de transactions par année. Les institutions financières adoptent progressivement cette technologie.
Selon Ninepoint, la prochaine étape sera la tokenisation d’autres actifs du monde réel. Cette année, la Bourse de New York et le Nasdaq ont d’ailleurs annoncé leur intention de développer des plateformes permettant la négociation d’actions tokenisées.
Au Canada, l’approche demeure plus prudente. Le Groupe TMX étudie les technologies de registres distribués depuis plusieurs années et plusieurs banques ainsi que des courtiers en placement participent déjà à des projets pilotes de tokenisation.
Des risques inflationnistes persistants
Ninepoint estime que les investissements massifs dans l’IA constituent un facteur inflationniste sous-estimé, qui s’ajoute aux pressions découlant de la crise énergétique.
Dans ce contexte, si la fermeture du détroit d’Ormuz devait se prolonger, la Réserve fédérale américaine pourrait être forcée de relever ses taux d’intérêt. Les tarifs douaniers imposés l’an dernier sur plusieurs importations américaines contribuent également aux pressions inflationnistes.
« Les marchés anticipent actuellement deux hausses de taux, indique Jonathan Lo. Lors de sa première conférence de presse, Kevin Warsh a clairement démontré son indépendance. C’était un message envoyé aux marchés : il combattra l’inflation si elle demeure présente. »
Kevin Warsh a succédé à Jerome Powell à la présidence de la Réserve fédérale américaine le 22 mai.
Du côté canadien, Ninepoint juge que la Banque du Canada peut se montrer plus patiente, compte tenu du taux de chômage relativement élevé et du ralentissement observé de l’inflation fondamentale.
Le gestionnaire prévient toutefois que si le choc énergétique devait persister et se transmettre à l’inflation sous-jacente, « la Banque du Canada devra alors intervenir en procédant à plusieurs hausses de taux ».