Les États-Unis semblent entreprendre un retour vers l’économie physique où va dominer la fabrication de produits matériels plutôt que la conception de choses intangibles. « Nous sommes probablement arrivés à la limite de productivité de l’ère Internet, avance Jeff Mo, gestionnaire du portefeuille de titres américains à moyenne capitalisation chez Mawer Investment Management. Désormais il y aura une plus grande importance du capital. » Le premier signe de ce déplacement se fait déjà sentir dans les titres américains de capitalisation moyenne que suit le gestionnaire.
Nick Georgi, stratège en chef des actions chez Alpine Macro, abonde dans le même sens. « Je pense que c’est définitivement une tendance, et une tendance importante, » lance-t-il.
Au cours des dernières décennies, l’économie post-industrielle a mené le bal, « une économie “intangible” autour d’Internet et de la montée de la classe des professionnels dans les services et dans la propriété intellectuelle, explique Jeff Mo. Mais maintenant, on voit des activités plus “physiques” dans l’économie, par exemple dans les centres de données, les processeurs, et la construction d’usines. » Dans le seul domaine de la fabrication de machines-outils, secteur fondamental au manufacturier, « les ventes sont en hausse de 25 % cette année », souligne Harry Moser, président de Reshoring Initiative.
Décimation post-industrielle
Cette ère post-industrielle a été caractérisée par trois tendances de fond : la délocalisation des entreprises manufacturières, surtout vers l’Asie, la désindustrialisation des économies avancées et une chute marquée de l’emploi manufacturier.
Aux États-Unis et au Canada, la chute industrielle a été particulièrement aiguë, selon les données de la Banque mondiale WDI — Economy. Alors que le secteur manufacturier représentait 20 % du PIB tant américain que canadien au cours des années 1970-90, il a plongé dès les années 2000 avec l’émergence de la Chine pour atteindre 11 % dès 2010. Les États-Unis ont freiné la chute et maintiennent encore la part manufacturière à ce niveau ; au Canada, la glissade s’est poursuivie jusqu’à un creux d’environ 9 % aujourd’hui.
L’emploi manufacturier a évidemment décliné d’autant. Au Canada, , il a plongé à 10 % de l’emploi total en 2010 selon Statistiques Canada puis continué de glisser à 8,4 % aujourd’hui, partant d’un niveau de 15,4 % en 2001. Aux États-Unis, l’emploi manufacturier, qui était de 17 millions en 2000, a chuté à un creux de 11,5 millions en 2010, soit 7,7 % de l’emploi total. Mais il a fait preuve de résistance : depuis ce creux de 2010, il a remonté à 12,6 millions aujourd’hui, soit 7,9 % de l’emploi total aux États-Unis.
Les États-Unis se distinguent à ce chapitre parmi les économies avancées. L’Allemagne, par exemple, qui a le mieux préservé sa capacité manufacturière parmi les pays industrialisés, a vu un déclin persistant de son secteur manufacturier, le voyant passer d’une part de 24 % du PIB en 1980 à 18 % aujourd’hui. Même la Chine a vu son secteur manufacturier fléchir, passant d’un sommet de 33 % du PIB en 2000 à 25 % en 2024.
Depuis 2010, les États-Unis ont épousé la cause d’une « renaissance manufacturière », notamment par la voix de l’ex-président Bill Clinton. Celui-ci faisait valoir sur toutes les plateformes que 80 % de toutes les exportations provenaient du secteur manufacturier, 90 % des brevets et innovations, et que le secteur manufacturier était le socle sur lequel repose la classe moyenne.
Relocalisation en cours
Le Reshoring Initiative a commencé en 2010 à chiffrer le nombre d’emplois qui revenaient de l’étranger en terre américaine. Au début, le nombre était infinitésimal : seulement 11 000 emplois sont revenus aux États-Unis, leur nombre étant largement dépassé par la quantité d’emplois que l’industrie américaine délocalisait encore. Mais vers 2017, le retour d’emplois a atteint 178 000, alors que les délocalisations cessaient. À la fin de 2026, les États-Unis auront rapatrié 2,7 millions d’emplois depuis le creux de 2010, une accélération sans précédent survenant depuis 2020 avec le retour de 1,8 million d’emplois.
Si on en croit le plus récent sondage mené par le Reshoring Initiative, les tarifs mis de l’avant par l’administration Trump agiront comme un accélérateur sur les retours d’emploi. Comparé au sondage de 2024 auprès de manufacturiers, celui de 2025 montre une hausse de 454 % des réponses indiquant que les tarifs constituent la principale raison de rapatrier des emplois. Selon les projections du Reshoring Initiative, 339 000 emplois reviendront en terre américaine en 2026, le deuxième plus haut niveau après celui de 343 000 inscrits en 2022.
Toutes les économies avancées, notamment l’Allemagne, commencent à adopter le discours d’une renaissance manufacturière, un discours que les États-Unis tiennent depuis déjà 15 ans. « La “dé-globalisation” survient dans presque toutes les régions, constate Nick Georgi. Les entreprises veulent créer de la redondance dans leur chaîne logistique. On construit des unités de fabrication aux États-Unis pour desservir le client américain, mais on fait de même en Europe pour desservir le client européen. »
Une renaissance manufacturière ?
Les États-Unis assistent présentement à une explosion sans précédent d’investissements dans des installations physiques. Alors que cet investissement s’est maintenu autour de 70 milliards de dollars américains (G$ US) pendant la décennie 2010-2020, il a monté en flèche pour atteindre 240 G$ US en août 2024, reculant à 196 G$ US en janvier 2026.
Ces chiffres n’indiquent pas encore une « renaissance manufacturière », fait ressortir Jean-Pierre Couture, économiste et gestionnaire de portefeuille principal chez Desjardins Gestion internationale d’actifs. Par exemple, un chiffre majeur, l’indice d’utilisation de capacité manufacturière (CPM) est seulement à 76 %. « Avant de justifier des investissements supplémentaires, cet indice devrait être à 80 % », note-t-il.
La Réserve fédérale de Saint-Louis, qui a colligé les chiffres sur l’investissement en infrastructures manufacturières le reconnaît volontiers, mais entrevoit la possibilité d’une telle renaissance. « La production, l’emploi et les investissements en équipements n’ont pas augmenté au même rythme que la croissance des investissements dans les infrastructures, note la Réserve. Nous interprétons ces résultats comme la preuve que le secteur manufacturier américain est peut-être en train d’effectuer un retour, mais que ce retour pourrait prendre du temps : les investissements dans les infrastructures nécessitent beaucoup de temps et précèdent la croissance de l’emploi et de la production qui résulte de l’achèvement des nouvelles usines de fabrication. »
Remous du côté des PME
Les PME seront les premières à bénéficier de l’immense vague de construction manufacturière en cours, juge Nick Georgi, et il en repère un signal dans l’indice PMI des achats manufacturiers, qui est présentement en hausse à 55 %. « C’est un des plus forts indicateurs pour les petites et moyennes capitalisations et pour les titres boursiers en général », dit le stratège. « Plus de 50 % des achats de machines-outils (en hausse de 25 %) sont faits par de petits ateliers de fabrication », fait ressortir Harry Moser.
Nick Georgi pense qu’une chaîne d’événements prochains est susceptible de catapulter les avancées manufacturières en cours : la fin de la guerre en Iran, qui va abaisser les coûts en énergie, va encourager la Réserve fédérale à abaisser son taux directeur, ce qui va propulser les prêts bancaires et les investissements. Cela pourrait même atteindre le secteur résidentiel qui est présentement léthargique. À ce moment-là, l’ensemble de l’économie américaine pourrait se trouver propulsée, et les PME en seraient les premières bénéficiaires.
Dans les titres américains de moyenne capitalisation qu’il suit, Jeff Mo repère les premiers signes de ce qu’il appelle « le retour de l’économie physique ». Son portefeuille s’en ressent. « Nous avons déplacé notre portefeuille, dit-il, hors des secteurs orientés vers les consommateurs au fur et à mesure que les dépenses en capital croissent ».