Panneau d’arrêt avec bordure blanche.
Sachithra Munasinghe / iStock

Après des années de turbulences, de spéculation et de correction brutale, le secteur mondial des technologies financières a amorcé une transformation en profondeur. Ce n’est plus l’euphorie des licornes qui domine l’horizon, mais une maturité nouvelle, faite de rentabilité, de rigueur réglementaire et d’innovations structurantes. C’est le portrait que dresse McKinsey, en collaboration avec QED Investors, dans un rapport intitulé « La nouvelle ère de la fintech : IA, actifs numériques et nouvelles voies vers le succès ».

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, le marché mondial de la fintech a généré quelque 650 milliards de dollars (G$) de revenus, soit une progression d’environ 21 % en un an — un rythme de croissance trois fois et demie supérieur à celui de l’ensemble du secteur des services financiers.

Et si ce rythme se maintient, la fintech pourrait peser 2 000 G$ d’ici 2030, représentant environ 9 % de la valeur totale des services financiers à l’échelle mondiale.

Un tournant décisif

Pour comprendre où en est la fintech aujourd’hui, McKinsey retrace son évolution en cinq grandes phases :

  • Les pionniers ont émergé à la fin des années 1990.
  • Une phase de croissance rapide, mais peu rentable a suivi entre 2014 et 2020.
  • L’euphorie du capital-risque a culminé en 2021-2022, avec une explosion des méga-levées de fonds,
  • La correction de 2023-2024 a affecté les modèles fragiles.
  • Depuis 2025, le secteur est entré dans une cinquième ère, caractérisée par le retour à la croissance, l’amélioration de la rentabilité chez les principaux acteurs et un regain d’appétit des investisseurs.

Cinq fintechs approchent désormais la valorisation de 100 G$, le seuil dit de la « centicorne ». Revolut et Stripe, notamment, affichent des valorisations de 75 G$ et 159 G$ respectivement, tandis que Nubank dépasse les 75 G$ en capitalisation boursière.

Les introductions en bourse ont également retrouvé leur élan : 31 nouvelles cotations ont eu lieu en 2025, levant près de 14 G$, soit quatre fois plus qu’en 2024. Klarna (1,3 G$), Circle (1 G$) et Chime (800 M$) figuraient parmi les opérations les plus marquantes de l’année.

L’IA : moteur et perturbateur

Au cœur de cette nouvelle ère, l’intelligence artificielle (IA) s’impose comme le facteur le plus déterminant. McKinsey identifie quatre dynamiques majeures que l’IA est en train d’enclencher dans les services financiers, qu’il nomme les « quatre cavaliers » :

  • la banalisation des produits,
  • la démocratisation des conseils financiers,
  • la désagrégation des offres
  • et la désintermédiation des relations clients.

Concrètement, les fintechs utilisent l’IA :

  • pour développer en quelques semaines des produits qui nécessitaient autrefois plusieurs années,
  • pour atteindre des segments de clientèle auparavant non rentables
  • et pour comprimer leurs structures de coûts.

Les agents de service client autonomes, encore boudés par certaines banques traditionnelles, sont déjà déployés par de nombreuses fintechs de toutes tailles.

Deux groupes de gagnants se dessinent selon McKinsey : les institutions traditionnelles qui adoptent rapidement l’IA — et qui pourraient voir leur rendement sur capitaux propres augmenter jusqu’à quatre points de pourcentage — et les « disrupteurs de deuxième vague », ces fintechs qui combinent expertise sectorielle, données propriétaires et capacités d’IA générative pour accélérer leur développement.

À l’inverse, les acteurs historiques qui tardent à agir s’exposent à une érosion progressive de leurs marges, et certaines fintechs dont l’avantage technologique n’est pas suffisamment différencié pourraient se retrouver rapidement dépassées.

Stablecoins : entre promesses et réalités

Les actifs numériques constituent une autre tendance majeure, en particulier les stablecoins. En 2025, leur volume de transactions annualisé atteignait 35 000 milliards de dollars (G$) ; un chiffre spectaculaire, mais trompeur. Selon les estimations de McKinsey, à peine 1 % de cette activité, soit environ 390 G$, correspond à de véritables paiements d’utilisateurs finaux. Le reste relève essentiellement du trading, de l’arbitrage et des flux propres à l’écosystème cryptographique.

Les cas d’utilisation concrets des stablecoins commencent néanmoins à prendre forme : transferts internationaux à faible coût, paiements interentreprises pour rationaliser les chaînes d’approvisionnement, réserve de valeur dans des pays à monnaie instable comme l’Argentine ou la Turquie, et accélération des cycles de règlement sur les marchés de capitaux. En 2025, les volumes B2B en stablecoins ont atteint quelque 226 G$, contre 27 G$ en 2024.

La ruée vers les licences bancaires

Autre évolution notable : les fintechs cherchent de plus en plus à obtenir des licences bancaires. En 2025, le Bureau du contrôleur de la monnaie américain a reçu 21 nouvelles demandes, davantage que pour les quatre années précédentes réunies. Les délais d’approbation se sont également raccourcis de 40 % par rapport à la période 2021-2023.

L’intérêt pour ces licences dépasse largement les frontières américaines. Revolut a obtenu sa licence bancaire complète au Royaume-Uni, Monzo a décroché la sienne en Irlande, et Flutterwave a reçu son agrément au Nigeria. En Asie, KakaoBank a obtenu une licence en Thaïlande avant d’y entrer.

Les motivations sont multiples :

  • diversification des produits,
  • réduction des coûts de financement,
  • contrôle accru de la chaîne de valeur
  • et renforcement de la confiance des clients.

Mais le rapport souligne que cette médaille a son revers : une licence bancaire élimine le risque d’être coupé d’un partenaire bancaire, mais elle expose directement la fintech à la surveillance prudentielle et à tous les risques réglementaires qui en découlent.

La montée des fintechs « horizontales »

Le rapport met également en lumière la montée des fintechs dites « horizontales ». Ces entreprises développent des solutions technologiques destinées aux institutions financières traditionnelles plutôt que de les concurrencer directement.

Elles représentent désormais environ 13 % des revenus du secteur et connaissent une croissance plus rapide que les fintechs orientées vers le grand public. Leur rôle consiste à moderniser les infrastructures existantes et à faciliter la transformation numérique des acteurs en place.

Les recettes du succès

Dans ce nouveau contexte, les critères de succès évoluent. La croissance seule ne suffit plus : les entreprises doivent démontrer leur capacité à atteindre la rentabilité tout en maintenant un rythme de développement soutenu.

La distribution et la confiance deviennent également des éléments clés. Dans un environnement où les produits peuvent être rapidement reproduits grâce à l’IA, la relation client et la crédibilité réglementaire prennent une importance accrue.

Des zones de croissance à surveiller

Selon McKinsey, les prochaines grandes percées pourraient émerger de six domaines :

  • l’infrastructure des actifs numériques,
  • l’IA agentique spécialisée dans les services financiers,
  • les plateformes d’infrastructure de données,
  • le conseil en gestion de patrimoine assisté par l’IA,
  • les insurtechs horizontales
  • et les solutions d’identité numérique de confiance.

Ce dernier segment, des identifiants portables et réutilisables acceptés par les régulateurs et contrôlés par les consommateurs, est présenté comme l’une des lacunes les plus criantes du secteur.

Avec un taux de pénétration global qui n’atteint encore que 4 % des revenus des services financiers, et malgré les turbulences des dernières années, la fintech reste un terrain d’occasions considérables. Sa prochaine phase de maturité s’annonce plus exigeante et potentiellement plus solide.