S’il existe une bulle dans les investissements liés à l’intelligence artificielle (IA) et que celle-ci éclate, les conséquences s’étendraient bien au-delà du secteur technologique, affectant la finance et l’économie dans son ensemble, prévient Moody’s Ratings.
Dans un rapport publié le 15 janvier, l’agence de notation, qui se penche sur les effets potentiels d’une forte correction des valorisations boursières des entreprises liées à l’IA, estime qu’il est difficile de conclure avec certitude à l’existence d’une bulle. Elle souligne toutefois que plusieurs signaux d’alerte sont déjà visibles dans l’environnement actuel.
« Ces signaux comprennent l’enthousiasme marqué entourant la technologie, la hausse rapide des valorisations, y compris pour des entreprises affichant des pertes importantes, ainsi qu’un certain effet de FOMO (fear of missing out ou peur de rater une occasion) qui influence le comportement des investisseurs », indique le rapport.
Le document examine également les conséquences potentielles de l’éclatement d’une bulle, en s’appuyant sur un scénario théorique de chute de 40 % des valorisations, comparable à l’éclatement de la bulle technologique du début des années 2000.
« En cas d’éclatement d’une bulle, l’effondrement des valorisations boursières se propagerait à l’ensemble de l’écosystème technologique, frappant les laboratoires d’IA déficitaires, les grandes entreprises technologiques bien établies et, ultimement, toute la chaîne d’approvisionnement », décrit Moody’s Ratings.
Répercussions dans le secteur technologique
Dans le secteur technologique, même si la demande pour les services d’IA et la puissance de calcul continuait de croître, le financement des investissements se tarirait, ce qui ralentirait probablement le développement de nouveaux modèles par des entreprises privées comme OpenAI et Anthropic.
Les géants technologiques diversifiés, tels que Microsoft et Alphabet, subiraient des effets de crédit plus limités et seraient bien positionnés pour acquérir à bas prix des jeunes entreprises d’IA en difficulté, selon le rapport.
Pour les propriétaires et fournisseurs de centres de données, les contrats à long terme avec les grandes entreprises technologiques et la demande soutenue liée à l’IA « atténueraient l’impact » de l’éclatement d’une bulle d’investissement. Les fabricants de semi-conducteurs verraient toutefois leurs bénéfices sous pression.
Propagation aux marchés financiers
Les retombées iraient bien au-delà du secteur technologique et toucheraient directement l’industrie financière, qui a largement financé cette vague d’investissements.
« Les fonds de capital-risque ayant fortement investi dans l’industrie de l’IA et participé à des rondes de financement à des valorisations de plus en plus élevées seraient durement touchés », prévient Moody’s Ratings.
Une autre source clé de financement de l’IA, le crédit privé, « serait également sous pression », avec des effets d’entraînement susceptibles de se propager à d’autres segments du secteur financier, notamment les fonds de pension, les assureurs et les banques.
Ces dernières années, les fonds de pension se sont tournés davantage vers l’investissement passif, ce qui a accru leur exposition au secteur technologique, note le rapport. Parallèlement, bon nombre d’entre eux ont augmenté leurs allocations aux marchés privés dans la quête de rendements plus élevés, ce qui pourrait aussi accroître leur exposition à une baisse des valorisations dans ces marchés.
Les banques seraient également exposées par l’entremise de leurs prêts importants accordés aux prêteurs et fonds de crédit privé.
« Un ralentissement provoqué par l’IA nuirait aussi aux revenus des banques d’investissement et de la gestion de patrimoine, de plus en plus liés à l’écosystème de l’IA par le biais des introductions en Bourse, des frais de conseil en fusions et acquisitions et des honoraires de gestion de patrimoine associés à des valorisations boursières élevées », précise le rapport, ajoutant que ces activités pourraient aussi être touchées par les prêts liés à l’immobilier commercial.
Effets sur l’économie réelle et les gouvernements
Le secteur des services publics, qui investit massivement pour soutenir la construction de centres de données, ainsi que l’immobilier commercial, souffriraient également de l’éclatement d’une bulle de l’IA, selon Moody’s Ratings.
Plus largement, les répercussions s’étendraient à d’autres services de soutien, comme les cabinets d’avocats et les firmes de conseil, et pourraient réduire les dépenses publicitaires, affectant ainsi le secteur des médias.
Une correction boursière « réduirait également la richesse des ménages, ce qui freinerait la consommation », indique Moody’s Ratings. « La baisse des dépenses des ménages à valeur nette élevée pèserait sur les ventes de biens de luxe, l’immobilier haut de gamme et les voyages discrétionnaires, ce qui détériorerait la qualité de crédit des entreprises de ces secteurs. »
Les administrations locales seraient elles aussi touchées.
« La baisse des valorisations des immeubles de bureaux réduirait l’assiette fiscale des villes, et les centres urbains fortement exposés au secteur technologique verraient leur qualité de crédit se détériorer, entraînant une hausse des coûts d’emprunt », précise le rapport.
Qu’est-ce qui pourrait déclencher une correction ?
Sans chercher à déterminer si une bulle existe actuellement ou non, Moody’s indique que plusieurs facteurs pourraient déclencher une chute des valorisations liées à l’IA.
« De nouvelles preuves démontrant que les entreprises n’arrivent pas à traduire l’adoption de l’IA en gains de productivité significatifs soulèveraient probablement des inquiétudes, note le rapport. Un écart négatif sur les résultats d’une entreprise phare de l’IA, un resserrement des conditions financières ou un ralentissement économique plus large pourraient également peser sur les valorisations, les bulles se dégonflant souvent lorsque les conditions économiques générales se détériorent. »
Les inquiétudes croissantes concernant la capacité des entreprises d’IA à générer des flux de trésorerie pourraient aussi servir de catalyseur à une correction.
« Les acteurs du marché s’inquiètent déjà de la possible circularité de certaines transactions au sein de l’industrie de l’IA », conclut le rapport.