En France, une femme qui a perdu 830 000 euros (1,3 million de dollars [M$]) dans une fraude sentimentale orchestrée par un faux Brad Pitt poursuit ses banques en justice. Du côté du Québec, un retraité floué de près de 400 000 $ par un imposteur se faisant passer pour la chanteuse Lara Fabian soulève les mêmes questions.
Anne Deneuchatel a été victime d’une fraude aux sentiments entre 2023 et 2024. Des escrocs se faisant passer pour l’acteur et producteur américain Brad Pitt lui ont soutiré des sommes importantes sous la forme de virements bancaires sur cette période. Elle a depuis assigné en justice la Mauritius Commercial Bank et la Banque française commerciale Océan indien pour obtenir une réparation financière.
« Les banques doivent assumer ce qu’elles ont fait. Il y a des failles et cela ne doit plus arriver », a-t-elle déclaré au magazine Challenges.
La victime soutient que les établissements bancaires ont manqué à leur devoir de vigilance. Les libellés de ses virements — par exemple : « solde pour opération Transplantation rein gauche de Mr William Bradley Pitt Clinic Mayo États-Unis » — auraient dû déclencher des alertes, selon elle.
Malgré la nature des virements, les experts juridiques restent sceptiques quant aux chances de succès de la plainte. « Ce genre d’action contre les banques est très rare, a expliqué un professeur de droit privé à l’Université de Strasbourg et spécialiste du droit bancaire à Challenges. Mais dans ce cas précis, il nous paraît peu probable que la banque puisse se voir reprocher quoi que ce soit. »
En France, la justice a rappelé à plusieurs reprises que le principe de non-ingérence du banquier dans les affaires de son client prime. La banque ne peut y alerter un client qu’en cas d’anomalie apparente, comme un solde débiteur ou une information précise sur la nature frauduleuse d’une opération.
Un retraité québécois victime d’une fausse Lara Fabian
Le phénomène touche aussi le Québec. Un retraité de 68 ans de Shawinigan qui a été floué de près de 400 000 $ par des escrocs se faisant passer pour la chanteuse d’origine belge Lara Fabian, s’est confié à l’émission J.E en décembre dernier. Convaincu que son idole s’apprêtait à divorcer pour lui, il a effectué plusieurs virements importants avant de réaliser qu’il était victime d’une arnaque.
Une proche qui l’a aidé dans ses démarches auprès des institutions financières s’interroge dans le reportage sur l’absence d’intervention de celles-ci pour stopper les virements suspects.
La fraude sentimentale figure parmi les arnaques ayant causé le plus de pertes financières aux Canadiens en 2024, selon le Centre antifraude du Canada (CAFC). Elle leur a coûté 58 M$, soit plus de trois fois les pertes enregistrées en 2017. Les personnes de plus de 60 ans sont particulièrement touchées.
Selon des experts en cybercriminalité, les faux comptes de célébrités ciblent des victimes présentant un profil particulier : des personnes souvent « désespérées » ayant un « amour très fort » pour une personnalité publique. Souvent, elles expriment cet intérêt sur les réseaux sociaux.
Les arnaqueurs analysent méthodiquement les habitudes de leurs cibles sur les pages des artistes vedettes, explique une spécialiste de la Clinique de cyber-criminologie de l’Université de Montréal au Journal de Montréal. Pour démultiplier leurs opérations, ils recourent souvent à des robots conversationnels capables de mener simultanément des conversations avec un grand nombre de victimes potentielles.
Une responsabilité partagée
Selon le site Web de l’Ombudsman des services bancaires et d’investissement (OSBI), les produits les plus souvent touchés par ces escroqueries sentimentales sont les cartes de crédit, les transferts électroniques et les virements bancaires.
En cas d’arnaque amoureuse, la responsabilité de la banque est rarement engagée lorsque le client a lui-même autorisé les virements. Toutefois, les institutions financières ont une obligation de vigilance face aux mouvements de fonds anormaux. Selon la jurisprudence française et canadienne, elles peuvent être tenues en partie responsables si elles n’ont pas réagi à des signaux d’alarme, comme des virements inhabituellement élevés ou répétés vers l’étranger, au regard du profil du client et du fonctionnement habituel de son compte. Même lorsque la banque est reconnue fautive, la victime peut se voir attribuer une part de responsabilité pour sa propre imprudence.
Le Centre antifraude du Canada recommande aux victimes d’arnaques romantiques de signaler immédiatement les faits à leur institution financière et aux autorités policières. Plus le signalement est rapide, plus les chances de recouvrement des fonds — souvent envoyés par virement Interac, virement bancaire ou cryptomonnaie — sont élevées, bien qu’elles demeurent limitées une fois les fonds transférés à l’étranger.
Le personnel bancaire est formé pour repérer les sorties de fonds inhabituelles, signale l’Association des banquiers canadiens (ABC). Cependant, elle précise que la sécurité est une responsabilité partagée dans laquelle chaque personne a un rôle à jouer. Les clients doivent rester vigilants, adopter de saines pratiques de sécurité en ligne et pouvoir établir la différence entre les demandes légitimes et les tentatives de fraude.