Faut-il réduire son exposition aux États-Unis et se tourner davantage vers l’Europe ? La question se pose avec une acuité nouvelle depuis le début de 2025, selon Guillaume Touze, président et chef de la direction de Quadra Capital.
« Il y a toujours eu un argument structurel en faveur de l’Europe. Mais depuis la montée des tensions entre le Canada et les États-Unis sous la présidence de Donald Trump, un facteur plus émotionnel est venu s’y ajouter. Nombre de Canadiens ont décidé de boycotter les États-Unis », constate-t-il. La volatilité des marchés nord-américains et l’incertitude géopolitique croissante à l’échelle mondiale les incitent aussi à passer à l’action.
Chez Quadra Capital, cette réflexion n’est pas nouvelle. La firme, née en Angleterre avant de se développer à Paris et à Madrid, s’est établie au Québec il y a sept ans en partenariat avec des acteurs locaux, dont le Groupe Walter. Son équipe, composée d’une dizaine de personnes, gère aujourd’hui environ un milliard de dollars d’actifs.
Des entreprises mondiales
Plusieurs facteurs rendent le marché européen plus attrayant que jamais, selon Guillaume Touze. D’abord, la qualité des sociétés européennes. « L’Europe regorge de chefs de file mondiaux dans de nombreux secteurs », affirme Guillaume Touze dont l’approche repose sur la sélection de titres individuels (stock picking).
Il mentionne notamment Airbus dans le secteur aéronautique, L’Oréal dans les cosmétiques, LVMH et Hermès dans le luxe, ainsi qu’EssilorLuxottica dans l’optique. « Hermès est un exemple remarquable de ce qu’on appelle le quiet luxury. Sur dix ans, sa performance a été environ deux fois supérieure à celle de LVMH », souligne-t-il.
EssilorLuxottica, pour sa part, s’est illustrée avec le développement de lunettes connectées en partenariat avec Meta, un produit particulièrement populaire auprès des jeunes générations. « Ce sont de belles histoires d’investissement », commente-t-il.
Face aux inquiétudes liées à la guerre en Ukraine ou au Brexit, il insiste sur un point : « Les grandes entreprises européennes sont en réalité très internationales. Nestlé, L’Oréal ou Siemens réalisent une part importante de leurs revenus à l’extérieur de l’Europe. La corrélation entre les risques géopolitiques locaux et leur performance est relativement faible. »
Un potentiel de rattrapage boursier
Au-delà des entreprises elles-mêmes, les valorisations constituent un autre argument de poids. « Les ratios cours-bénéfices demeurent inférieurs en Europe comparativement aux États-Unis », note Guillaume Touze. Même après un certain rattrapage l’an dernier, « le marché européen reste attractif ».
Il compare l’Euro Stoxx 600 au S&P 500 et observe que l’écart de valorisation ne s’est pas encore entièrement résorbé. « Il existe un réel potentiel de rattrapage », estime-t-il.
À cela s’ajoute une dimension structurelle : l’Europe est moins dominée par les géants technologiques américains, les fameux Sept Magnifiques. « Cette concentration sectorielle aux États-Unis peut accroître la volatilité. L’Europe offre une diversification plus équilibrée », soutient-il.
Il évoque également les plans de relance en infrastructures et en défense sur le continent. L’exemple de Siemens Energy, qui aurait bénéficié des investissements allemands massifs, illustre cette dynamique. Selon lui, le plan de relance allemand actuel serait, en équivalent euro, supérieur à ce qu’avait représenté le plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale. « Cela pourrait générer entre 1 % et 2 % de croissance annuelle du PIB européen sur les cinq prochaines années », dit-il.
Diverses solutions d’investissement
Pour accroître son exposition au marché de l’Europe, plusieurs avenues sont possibles. Les portefeuilles offerts par les banques et les courtiers incluent déjà des titres européens, même si leur pondération demeure souvent inférieure à celle des actions américaines.
Les fonds d’investissement constituent une autre solution. « Par l’intermédiaire du système Fundserv, il est possible d’accéder à des fonds diversifiés de 40 à 50 titres ou plus », explique Guillaume Touze. Cette approche réduit le risque associé à la sélection de quelques actions.
Il met toutefois en garde contre certains fonds dits internationaux qui restent fortement exposés aux États-Unis. « On peut se retrouver avec une double exposition involontaire au marché américain. » Il recommande donc de vérifier si le fonds exclut l’Amérique du Nord ou s’il est spécifiquement axé sur l’Europe.
Quadra Capital, qui a obtenu l’année dernière sa licence de gestionnaire de portefeuille, a pour sa part lancé un fonds d’obligations internationales investi à plus de 60 % en Europe, ainsi qu’un projet de fonds d’actions européennes sous forme de fonds nourricier. « Les fonds strictement européens sont relativement rares au Canada. Il y a une opportunité », assure-t-il.
Selon lui, un investisseur canadien pourrait raisonnablement allouer entre 21 % et 30 % de son portefeuille à l’Europe, selon son profil de risque. « Pour les plus audacieux, on peut aller plus loin », suggère-t-il.
La fraise et la vanille
Guillaume Touze insiste sur la prudence. « La diversification, c’est d’abord une gestion de père de famille », affirme-t-il. Concentrer l’ensemble de ses actifs sur un seul marché n’est pas nécessairement optimal, même si cela n’a pas été pénalisant au cours de la dernière décennie.
Convaincre un investisseur habitué à la surperformance nord-américaine demande toutefois un travail pédagogique. « C’est comme un enfant habitué à la crème glacée à la vanille. Il faut lui faire découvrir d’autres saveurs, comme la fraise, par exemple. »
Quadra Capital propose des parts libellées en dollars canadiens et couvertes contre le risque de change. « Cela permet d’évaluer la performance réelle des titres sans être influencé par les fluctuations entre l’euro et le dollar canadien », explique Guillaume Touze. Selon lui, cette couverture réduit le risque global et favorise une lecture plus transparente des rendements.