Finance et Investissement.com

01.01.2009 - Stéphane Desjardins

Imprimer

Nouvelles

Les leçons de l'affaire Madoff et nos régulateurs

Une commission des valeurs mobilières unique pancanadienne n'aurait pu empêcher une affaire Madoff de ce côté-ci de la frontière. Car on peut détester Bernard Madoff pour ce qu'il a fait, mais c'est davantage l'inaction de la SEC qui est condamnable dans cette histoire.

L'ampleur de la fraude commise par le financier américain Bernard Madoff laisse songeur. Et fait beaucoup penser à Norbourg. Car Bernard Madoff et Vincent Lacroix sont deux fraudeurs de haut vol. Bernard Madoff avait peut-être plus de classe que Vincent Lacroix, mais ils ont tous deux profité des failles dans le système. Et ils ont surtout exploité la complaisance des autorités.

Comme tous les bons fraudeurs, Bernard Madoff et Vincent Lacroix ont usé de leur charme à profusion. Ils se sont laissé emporter dans un tourbillon d'escroqueries qu'ils ont eux-mêmes créé. Je ne dis pas que Norbourg a été une fraude de type Ponzi (ou fraude pyramidale). Mais Vincent Lacroix s'est tout de même servi de l'argent des fonds gérés par les entreprises qu'il achetait pour faire de nouvelles acquisitions.

L'aventure de Vincent Lacroix à la tête de Norbourg n'aurait pas pu se faire sans l'inaction des autorités. Les tribunaux, si ce n'est le temps, finiront bien par démêler l'enchevêtrement des alliances et des incompétences qui ont permis à Vincent Lacroix de bâtir Norbourg aux dépens des investisseurs, et ce, malgré les lois.

Les similitudes entre Bernard Madoff et Vincent Lacroix sont troublantes. Il s'est écoulé pas moins d'un an et demi entre la dénonciation, dans ces pages, du comportement de Vincent Lacroix et la fameuse descente orchestrée par l'AMF et la GRC dans les locaux de Norbourg.

Toutefois, les soupçons qui pesaient contre Lacroix remontaient plus loin dans le temps. Plusieurs personnages clés de l'industrie se posaient des questions, et de manière très ou-verte, sur la façon dont Lacroix finançait la croissance de son entreprise. Certains ont même communiqué avec l'AMF à ce sujet, soit par téléphone, soit par écrit. L'affaire de la télécopie de CANAFE, l'agence fédérale de lutte contre le blanchiment d'argent, qui a traîné des mois sur une tablette de l'AMF, ajoute à l'odieux de cette affaire. Le régulateur s'est manifestement traîné les pieds et Vincent Lacroix a pu escroquer les gens pendant de longs mois avant que l'AMF ne sorte de sa torpeur.

Bernard Madoff, lui, a pu frauder les gens pendant de longues années. Il a même conseillé les régulateurs sur la façon de pincer les fraudeurs ! Pourtant, il a été dénoncé plusieurs fois, notamment par des analystes financiers. Mais la SEC n'a jamais daigné enquêter sérieusement sur son entreprise, dont la fraude était si grossière qu'elle aurait pu être décelée par un comptable junior.

Aujourd'hui, l'AMF entretient son image d'Elliot Ness à coups de communiqués quotidiens révélant ses actions contre conseillers et firmes de tout acabit. On ne peut que se réjouir de la vigilance de notre gendarme des marchés, mais cette activité ne concerne que le petit poisson, qui est facile à coincer dans un filet grossier.

Il est beaucoup plus compliqué d'enquêter sur les grandes organisations ou les fraudes à grande échelle, comme l'avoue elle-même l'AMF dans les dossiers Norbourg et Norshield.

Pour des régulateurs plus branchés

Le problème des régulateurs, c'est qu'ils ne sont pas assez branchés sur leur industrie. Il ne s'agit pas pour eux d'être copain-copain avec ceux qu'ils sont censés surveiller. Bernard Madoff a joué ce jeu-là. Il s'agit de parfaire leurs compétences et d'entretenir des liens étroits, techniques et stratégiques, fondés sur l'amélioration continue des pratiques, et non sur les exigences en matière de bureaucratie et de réglementation.

Des régulateurs déconnectés appliquent sans subtilité la réglementation au pied de la lettre. Des régulateurs branchés visent l'amélioration continue des marchés et misent sur l'application des meilleures pratiques. Ils sortent de leur tour d'ivoire pour mieux agir sur le terrain, là où se commettent les fraudes.

Et ce n'est pas la création d'une commission unique qui y changera quoi que ce soit.

stephane.desjardins@transcontinental.ca

Rédacteur en chef

Transcontinental