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Fin annoncée de l'ère du billet vert

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«Le parcours du dollar américain est insoutenable, et ne sera pas soutenu», affirme James Rickards, auteur de Currency Wars, paru en février chez Portfolio Penguin. Certains jugent que ce livre a des relents de scénario catastrophe, mais il demeure que plusieurs experts consultés par Finance et Investissement s'entendent pour dire que d'ici environ cinq ans, le règne sans partage du billet vert aura cessé. Toute la question est de savoir si cette fin sera ordonnée ou chaotique.

Il est certain qu'à court et moyen termes, le dollar reste le maître. Quand il compare le dollar, l'euro et le yen, Jean-René Adam, chef des placements adjoint et vice-président, marchés nord-américains, chez Hexavest, affirme qu'il «aime mieux détenir des dollars américains, car les États-Unis apparaissent comme la zone la moins mal en point».

Certes, plusieurs critiquent la Réserve fédérale américaine (Fed) et sa manie d'imprimer de l'argent à qui mieux mieux, mais l'Union européenne aussi s'en donne à coeur joie, et le Japon en fait autant depuis 20 ans. À ce jeu, «les monnaies maintiennent tant bien que mal leurs rapports entre elles», fait remarquer André Marsan, président de Sigma Alpha Capital.

Pourtant, sous ces apparences tranquilles s'agitent de puissants courants de fond qui oeuvrent à transformer radicalement le paysage des monnaies au cours des prochaines années. James Rickards assure qu'une guerre des monnaies se déroule, dont la première salve a été lancée en 2009 avec la première ronde d'assouplissement quantitatif de la Fed.

Après avoir tenté sans succès de relancer l'économie américaine en stimulant successivement la consommation, l'investissement, puis les dépenses gouvernementales, le gouvernement Obama a misé sur la croissance des exportations. Son arme : la dévaluation.

Guerre de 40 ans

En fait, pense Bernard Élie, professeur associé d'économie à l'UQAM, cette «guerre» n'est qu'une autre bataille dans un état de siège permanent qui perdure depuis que les États-Unis ont démonétisé l'or en 1971 et lancé le monde dans une aventure de taux de change flottants sans précédent dans l'histoire. Depuis ce temps, toutes les monnaies sont en guerre les unes contre les autres.

Toutefois, les faiblesses croissantes de l'économie américaine et sa politique délibérée de dévalorisation indisposent de plus en plus ses «partenaires». Notamment les pays qui ont d'importantes réserves en dollars, la Chine au premier chef, «dont les 3,2 G$ de réserves de change sont à 60 % en dollars américains selon les estimations générales», indique Frank Biancheri, directeur, études stratégiques, du Laboratoire Européen d'Anticipation Politique (LEAP), à Cannes.

La politique monétaire américaine a pour effet de miner systématiquement la valeur des actifs américains détenus par la Chine au premier chef, mais aussi par la Russie, l'Inde, le Brésil et d'autres pays.

Première conséquence : ils cherchent activement à diversifier leurs réserves et à réduire leur dépendance à l'endroit du dollar américain. C'est ainsi qu'on a vu la plupart de ces pays multiplier les achats massifs d'or, et dans le cas de la Chine, d'actifs productifs et d'immobilier.

La deuxième conséquence pourrait mener à une offensive délibérée à l'endroit du dollar américain, anticipe James Rickards, qui s'est spécialisé dans les scénarios de guerre financière auprès du Pentagone. La forme la plus évidente d'une telle offensive serait l'abandon par la Chine des bons du Trésor américains. La plupart des observateurs s'entendent pour dire qu'une telle mesure de la part des Chinois est impensable : ils feraient plus de tort à la Chine qu'aux États-Unis.

C'est oublier, rétorque James Rickards, que les Chinois pourraient parvenir à cette fin en déplaçant graduellement et systématiquement leurs achats vers des Treasuries qui portent de plus courtes échéances, à trois mois, par exemple. Ils n'auraient besoin de procéder à aucune vente massive d'obligations ; il leur suffirait un beau jour de ne pas se présenter aux enchères. Toutefois, James Rickards ne fournit aucune preuve à l'effet que les Chinois manoeuvrent en ce sens.

Un monde tripolaire

La fin du règne du billet vert est probablement déjà en train de se tramer sans qu'il y ait besoin d'offensives malintentionnées. Déjà, le monde évolue vers un régime où domineront à forces quasi égales le dollar, l'euro et le yuan, chacun exerçant une hégémonie dans sa zone géographique propre. C'est ce régime que prévoient tant André Marsan que Bernard Élie, et dont l'évolution est dessinée de façon détaillée par le LEAP, qui voit advenir ce nouveau partage dès 2016.

Car, comme le note Frank Biancheri, les volumes de règlement des transactions internationales - une mesure dynamique - sont un meilleur indicateur de la prépondérance d'une monnaie que les réserves de change - un indicateur statique d'accumulation.

Or, la prépondérance du dollar américain dans les règlements internationaux diminue sans cesse, tandis que l'Union européenne et la Chine règlent un nombre croissant de transactions dans leurs monnaies respectives sans passer par la conversion au dollar, comme elles le faisaient auparavant. Et c'est un processus qui s'est accéléré au cours de 2011.

Un tel développement est-il positif ? André Marsan le pense. «La domination américaine et son privilège d'imprimer de l'argent à volonté est appelé à finir», dit-il. Frank Biancheri juge que ce sera bénéfique pour l'Union européenne et pour la Chine, «qui ne seront plus soumises aux fluctuations du dollar américain», note-t-il.

Toutefois, on peut prévoir aussi que cela entraînera une pression à la hausse sur leurs taux d'intérêt, hausse dont les conséquences pourraient être néfastes. Franck Biancheri prévoit que cette pression deviendra sensible dès cet été.

Un monde trimonétaire sera-t-il plus stable ? James Rickards en doute. La dernière fois qu'on a vu le monde se partager entre deux monnaies équivalentes, c'était dans les années 1930, alors que l'hégémonie financière se déplaçait de l'Angleterre vers les États-Unis. Mais il y avait à cette époque un facteur stabilisateur : l'étalon-or.

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